PROMENADE SECRÈTE DE DEUX ENFANTS À L’OPÉRA BASTILLE


FUGUE DE THIERRY NIEÛ THIANG 




Dans ce court métrage Thierry Thieû Niang met en valeur deux enfants et les dévoile dans toute leur sensibilité. Au travers de leurs yeux naïfs et curieux le chorégraphe, danseur et pour la première fois réalisateur fait rentrer le public dans les lieux cachés de l’Opéra Bastille

L’un à côté de l’autre, deux enfants marchent dans les couloirs et les ateliers d’artiste de l’Opéra Bastille. Leur regard est attentif, naïf et pétillant. Ils découvrent, touchent les espaces, les objets et les matériaux. Ils écoutent les réponses des artisans à leurs questions. La caméra suit leurs déplacements, seul ou à deux, l’un derrière l’autre, au travers de ces long passages fuyants. Entre flou et netteté, de gros plans sur les machines dévoilent leurs mouvements répétitifs, d’autres sur certaines parties du corps révèlent des micro-gestes, des tensions et des contacts avec la matière. Ils touchent et explorent les filtres de lumière. Les yeux fermés, ils portent des accessoires et s’imaginent chevaliers. De longs plans mettent en avant l’appréciation qu’ils ont de leur geste sur leur visage et dans leur corps. Ils deviennent maîtres de ces espaces vides par des plans en contre plongée ou en plongée. L’un se glisse, rampe, marche sur le sol et ses couleurs, tandis que l’autre se penche au-dessus d’une rambarde et observe. Ils marchent sans arrêt, prennent un virage, se faufilent entre les étagères. Mannequins et postures contrastent avec ce mouvement perpétuel de découverte et de curiosité. Corps en plastique, expressions figées, les enfants les regardent, l’un en dépose une au sol et s’allonge avec elle. Partage spontané. Tous deux les mains déployées sur une grille de métal, l’oreille collée à celle-ci, le corps en contrepoids, ils écoutent un dialogue entre Pierre Boulez et Patrice Chéreau créateur de La maison des morts. Le regard ouvert, la tête dans toutes les directions, droite, gauche, en haut, en bas, ils investissent chaque endroit de leurs yeux pleins d’admiration et de naïveté face à un monde qui n’est d’habitude point le leur. Sur la scène, ils sont seuls comme dans un rêve, ils marchent, courent, se tiennent la main, ensemble ils partagent cet instant idyllique. Une ouverture, un écho aux courses, à la fugue : Drumming de Anne Teresa de Keersmaeker, la fin est un point de suspension qui laisse libre court à l’interprétation.

Photographie du documentaire Une jeune fille de 90 ans de Valerie Bruni Tedeshi et Yann Coridian, 2016



Thierry Thieû Niang d’origine viétnamienne, commence par se former à la psychologie et à la science de l’éducation. Il prend ensuite des enfants en difficulté à charges en tant que psychomotricien. Il part faire son service militaire dans des pays d’Afrique en tant que psychomotricien et avec son expérience de danseur. Il aide ainsi de nombreux enfants blessés à utiliser leur corps. Lorsqu’il revient en France, il découvre au festival d’Aix Susan Buirge et Saburo Teshgawara qui vont fortement inspirer son travail. A la suite de ces découvertes, il prend une année sabbatique durant laquelle il ne fait que pratiquer la danse contemporaine. Cependant l’artiste prend un chemin particulier et décide d’explorer la danse au travers de collaborations artistiques avec d’autres champs que la danse tel que le théâtre dans Les sonnets de Shakespeare ou le dessin dans Ses Majestés. Il danse dans des hôpitaux tel qu’il est montré dans le documentaire Une jeune fille de 90 ans. Il travaille avec de multiples publics : enfants, femmes étrangères, personnes âgées, autistes, personnes illétrées... Questionnant ainsi le rapport entre artistes et institutions. Il interroge les publics éloignés de la danse et part à leur rencontre. D’après de nombreux témoignages de ces collaborateurs, Thierry Thieû Niang trouve toujours avec justesse les exercices, les outils à utiliser pour amener ses « danseurs » à la danse, au corps et à autrui. Il met en valeur l’autre avec bienveillance et écoute dans tous ses travaux.


Source : Nathalie Yokel, Quelques (s) chose(s) de Thierry THieû Niang, Ballroom, numéro 17, mars-mai 2018, p48 à 73, Paris 

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